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Informatique et apprentissage
La naissance de TAE
Bruno Dulac, volontaire permanent du mouvement ATD Quart Monde, a assuré la responsabilité de l’atelier TAE entre 2002 et 2004 [1].
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Atelier informatique
À Noisy [2], beaucoup d’habitants de la Cité du Château de France manifestent intérêt et curiosité pour l’informatique, sans toujours bien savoir de quoi il s’agit exactement. Sur les 75 familles de la Cité, quelques-unes seulement ont un ordinateur chez elles, et sans accès à Internet. Dans l’atelier "TAE - Travailler et Apprendre Ensemble", créé par ATD Quart Monde début 2002, six personnes travaillent au reconditionnement de matériel informatique. C’est un projet qui s’inscrit dans une démarche plus globale de réflexion et d’action autour de l’activité des personnes et notamment des personnes très pauvres. Cette atelier est une co-création dans laquelle sont pleinement impliqués tous ceux qui y travaillent, en particulier Jacques S., qui avait participé au test réalisé durant toute l’année 2000.
Il ne s’agit pas d’une action classique d’insertion professionnelle, mais beaucoup plus d’une recherche commune sur les conditions qui permettent, au travers du travail, de l’accès à la culture et de l’engagement citoyen, de trouver une place dans la société et de se savoir utile.
C’est donc avant tout un espace où vivent ensemble des personnes connaissant de grandes difficultés sociales et professionnelles et d’autres qui ont fait le choix de les rejoindre, pour un temps, dans ce projet.
Le secteur de l’informatique n’a pas été choisi par hasard pour permettre cette recherche. Reconditionner des ordinateurs, même s’il ne s’agit pas des tous derniers modèles, c’est quand même "travailler dans l’informatique", avec toute la modernité et tout l’imaginaire que ce mot évoque. Quelle fierté de savoir que ses enfants peuvent dire à l’école "Mon papa, il travaille dans l’informatique !". Ces technologies du futur dont on parle à toutes les pages des journaux, à la télévision, dans les films, ne constituent-elles pas un champ particulièrement propice à la valorisation de soi ?
Ceux qui ont été longtemps éloignés de l’emploi se sentent souvent étrangers au monde qui les entoure et pas seulement au monde du travail. L’informatique, outre qu’elle est couramment considérée comme un symbole du monde d’aujourd’hui, est aussi un chemin d’ouverture au monde dans son sens le plus large. L’accès à d’immenses connaissances par Internet, la possibilité de communiquer avec des personnes du bout du monde... cela fait partie du quotidien dans cet atelier ! Noter sur une carte où partent les ordinateurs remis en état (souvent dans des associations en France, mais également à Madagascar, au Mali, au Tchad ou au Kenya...), c’est aussi redécouvrir une réalité en dehors de sa Cité, d’autres personnes qui s’enga-gent partout dans le monde pour un avenir plus juste.
Les principales tâches entrant dans le recyclage des ordinateurs sont variées et correspondent à des niveaux de savoir-faire très différents. Des tâches les plus simples (manutention, nettoyage) aux plus complexes (dépannage, paramétrage de lo-giciels), tous les degrés existent : cela permet à chacun de trouver une place correspondant à ses capacités et de pouvoir évoluer au sein de l’atelier.
Dès son arrivée, la personne la plus démunie a une place qui lui permet de participer au cycle de production de l’ensemble.
Informatique
L’un des principaux objectifs de ce projet est de permettre à toute personne de trouver sa place, quels que soient ses compétences, ses savoir-faire, mais aussi, dans la mesure du possible, quelles que soient ses difficultés de santé.
On sait à quel point, les précarités s’ajoutant les unes aux autres, les personnes très éloignées de l’emploi depuis longtemps sont souvent confrontées à des problèmes de santé chroniques. Il s’agit généralement de difficultés qui ne font pas voir les personnes comme étant en "mauvaise santé", mais qui constituent néanmoins un handicap évident à leur retour à l’emploi. Les hommes en particulier ont souvent une histoire de travail lourde de tâches très pénibles et éprouvantes et ont des difficultés à tenir physiquement dans un emploi fatigant. L’absence de qualification ne leur permet en général d’accéder qu’à des emplois physiques pénibles, dans lesquels il ne "tiennent" pas durablement. Il était donc important de choisir un secteur d’activité offrant des postes de faible pénibilité, peu exigeants sur le plan physique.
Le domaine du recyclage des ordinateurs a aussi une autre particularité : il s’adresse aussi bien à des femmes qu’à des hommes, alors qu’en général, les tâches non qualifiées sont parmi les plus discriminantes sur le plan sexuel. Même si aujourd’hui une seule femme travaille à l’atelier, l’idée demeure d’en embaucher d’autres !
Un niveau de formation minimal n’est pas nécessaire pour démarrer et le travail ne nécessite pas une grande habileté manuelle. L’apprentissage se fait au fil des jours, ensemble, les plus anciens apprenant aux nouveaux arrivants. Il n’y a pas de temps de formation au métier, organisés en dehors des temps de production. L’apprentissage se fait naturellement, en cherchant des réponses aux problèmes rencontrés.
Cet "apprentissage naturel" impose de faire des auto-évaluations régulières pour permettre à chacun de mesurer la somme des connaissances qu’il a acquises. Par ailleurs, les tâches élémentaires sont relativement répétitives, mais néanmoins variées et aussi de courte durée : la nature de cette récurrence favorise l’apprentissage sans entraîner de lassitude.
Après une année de test puis deux années de fonctionnement en réel, au-delà des avantages pressentis, d’autres points positifs apparaissent peu à peu, notamment autour des notions de temps, d’apprentissage, de droit à l’erreur...
L’ordinateur est un produit qui peut attendre et être réparé sur plusieurs jours. On n’a pas la contrainte, par exemple, de l’enduit qui sèche, de la colle qui tire...
Cela rend le travail accessible à des personnes très peu sûres d’elles-mêmes, qui ont besoin de beaucoup de temps pour avancer. La personne la plus lente ne semble pas à la traîne, ne se fait pas remarquer : la productivité de chacun est peu apparente, un appareil pouvant toujours poser un problème particulier.
En outre, dans beaucoup de métiers, recommencer le travail coûte cher. La matière première est parfois perdue (papier peint, carrelage,...). Mal faire, se tromper est donc considéré comme une faute, souvent humiliante pour l’ouvrier débutant ou maladroit. Sur un ordinateur, on peut s’y reprendre à dix fois, le résultat sera aussi parfait que si l’on avait réussi dès la première fois : on a droit à l’erreur.
Clavier
Par ailleurs, se vérifier est possible, il n’y a pas d’appréciation subjective qui fait qu’on accepte ou pas le travail. L’œil du chef n’est pas nécessaire ! On peut se vérifier soi-même ou entre collègues en appliquant des procédures : on gagne donc en autonomie.
Néanmoins, il demeure de réelles difficultés, liées notamment à l’abstraction de l’informatique, y compris en terme de composants physiques. Comprendre ce que signifient fichiers ou répertoires n’est pas évident... Il est aussi parfois difficile de l’expliquer ! Un exemple. Pour faire comprendre à un collègue ce qu’est un répertoire, je l’avais quasi automatiquement comparé à un tiroir où ranger ses chaussettes ! Mon interlocuteur m’a regardé, bouche bée : il n’avait jamais eu de meuble à tiroirs ! Comparer, dire « c’est comme » exige une similitude d’expérience ou une connivence, - question pédagogique essentielle, je l’ai réappris ce jour-là.
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[1] Ce qui suit est extrait d’un article de la Revue Quart Monde (été 2003).
[2] Noisy-le-Grand, en Seine-Saint-Denis près de Paris.
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